Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury, un académicien

 

 

 

Alfred-Auguste naquit le 27 ventôse an X (18 mars 1802). Il était le frère de Joséphine Laure. C’était donc un oncle de Jules Cuvillier-Fleury et un homme qui joua un rôle très important dans la vie de ma grand-mère.

 

En 1813, Napoléon lui accorda une bourse au lycée impérial Louis-le-Grand  où il fit de brillantes études. Grâce au duc de Feltre qui était intervenu pour lui obtenir la possibilité de poursuivre son cursus, cette bourse fut confirmée par Louis XVIII et il eut à 17 ans le prix d’honneur de rhétorique au concours général. Cette récompense lui valut d’attirer  l’attention de l’ancien roi de Hollande, Louis Bonaparte, comte de Saint-Leu qui lui offrit une place de  secrétaire. Le malheureux rentra donc dans le moule de son père et rejoignit le roi de Hollande en Italie. L’argent, dans la famille Cuvillier-Fleury, était en effet rare et Alfred-Auguste, un homme de devoir. Il tint à subvenir aux besoins des siens et le fit avec beaucoup de constance.

Pendant ses études, il s’affilia un temps aux carbonari avec un de ses amis, M. de Montalivet, . Faute de jeunesse qui le faisait trembler et qui fut vite oubliée …

Avec Louis de Hollande, il voyagea un peu partout en Italie, allant de Rome, à Florence, puis de Florence à Naples . Pendant son séjour en Italie, il se lia d’amitié avec le fils aîné du roi Louis, le frère du futur empereur Napoléon III.  Cependant sa vie de secrétaire de l’ex-roi de Hollande n’était pas rose. En effet, l’ancien souverain avait la manie de composer des vers pendant la nuit et de le réveiller  pour lui dicter impitoyablement les alexandrins nouvellement éclos dans sa tête… Lassé de tant de poésie,  Alfred-Auguste réclama enfin sa liberté et reprit le chemin de la France.

Revenu à Paris, il devint directeur général des études au collège Sainte Barbe de 1823 à 1827. La même année,  M. Trognon, précepteur du prince de Joinville, recommanda son ancien élève, Alfred Auguste au futur roi Louis-Philippe. Ce fut la chance de sa vie puisque le duc d’Orléans lui confia l’éducation de son quatrième fils, le duc d’Aumale. Il en sera plus tard secrétaire des commandements.

La tâche  n’était pas que d’instruction. Il devait aussi faire l’éducation de ce prince. Le matin, il conduisait son élève dans le parc de Neuilly pour une promenade à cheval pendant laquelle il continuait la leçon commencée plus tôt. Botte à botte, sous les arbres, ils parlaient histoire et philosophie. Plus tard, il eut un regard attentif sur les études du duc d’Aumale à Louis-le-grand et veilla à ses résultats scolaires et à son comportement vis-à-vis de ses camarades.

Le duc d’Aumale avait beaucoup d’affection pour son précepteur et se risqua même à le caricaturer. Ce regard éducatif avait d’heureux effets sur lui . On connaît la personnalité hors du commun dont il fera preuve plus tard.

Alfred-Auguste s’attacha à la famille d’Orléans et ne la quitta plus jamais, même dans l’exil, après 1848, puisqu’il fit bien souvent le voyage en Angleterre pour y rencontrer et réconforter les ex-souverains. Il entretint toute sa vie une correspondance suivie avec le duc d’Aumale qu’il affectionnait comme le fils qu’il n’avait pas eu. Sa correspondance avec lui ainsi que son journal qui furent publiés à plusieurs reprises donnent un éclairage singulier sur la vie à la cour et les événements du temps.

Parallèlement, il tenait la chronique au Journal des Débats où il défendait la politique de Louis-Philippe. Il se voulait aussi chroniqueur anecdotique. Ainsi dans ses Voyages et voyageurs, il raconta son excursion à Anvers en chemin de fer, il se fit aussi l’historiographe du camp de Fontainebleau  et donna une description très divertissante de  l’apparition des Indiens Ioway aux Tuileries.

En 1830, il préfaça les Mémoires du Comte de Lavalette dont la femme, Emilie de Beauharnais, était marraine de sa sœur. Comme lui-même avait eu pour maîtresse Joséphine de Forget, leur fille, la boucle est bouclée !

Mais voici qu’il tomba très sérieusement amoureux d’Henriette Thouvenel, fille d’un général d’artillerie. Il lui fit une cour effrénée et se désespérait lorsqu’il devait laisser « la charmante » à Paris parce qu’il suivait le duc d’Aumale. Le 15 juillet 1840, il l’épousa.  Il naquit de ce mariage deux filles dont l’une sera la marraine de ma grand-mère.

Même s’il le fit dans la discrétion la plus totale, il protégea toute sa vie ses nièces et en particulier ma grand-mère à laquelle il donna des subsides pour acheter le terrain du 94 avenue de Versailles sur lequel elle fit édifier un immeuble que plus j’habiterai un temps avec une de mes soeurs.

Après la révolution de 1848, il devint l’un des principaux rédacteurs du Journal des Débats. Poussé par Guizot, il fut élu à l’Académie Française le 12 avril 1866, en remplacement d’André Dupin.

Tout en continuant à écrire des articles (il dictera le dernier le 29 janvier 1885), il se retira au 4 de l’avenue Raphaël en avril 1863 et y mourut le 18 octobre 1887, presque aveugle. Ce fut sa fille, Madame Tiby, qui versa aux Archives Nationale sa correspondance et fit publier  son Journal Intime et sa Correspondance avec le Duc d’Aumale.

Monique Etivant

 

 

Principales oeuvres

1851 : Portraits historiques et révolutionnaires, in 12

1854 : Études historiques et littéraires, voyages et voyageurs

1855 : Nouvelles études historiques et littéraires

1859 : Dernières études historiques et littéraires, 2 vol

1863 : Historiens, poètes et romanciers, 2 vol.

1865-1868 : Études et portraits, 2 vol.

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Laure Cuvillier-Fleury

 Laure CUVILLIER FLEURY , un secret de famille dévoilé

Joséphine Laure Cuvillier-Fleury était la grand-mère de ma grand-mère. Fille aînée de Louis Cuvillier-Fleury et de Suzanne Houdin, elle était née le 20 prairial an VII (08/06/1799) à Paris.

Jamais ma grand-mère (qui avait dans un de ses prénoms celui de Laure),  ni ma mère n’ont évoqué le fait que mon arrière grand-père, Jules Cuvillier-Feury, était un enfant naturel. C’est en consultant les Archives des Armés (le SHAT) que j’ai découvert ce secret familial si bien gardé.

Forte de cette découverte, j’ai aussitôt entamé des recherches aux Archives de Paris et dans les publications du frère de Joséphine-Laure, le fameux Alfred Auguste Cuvillier-Fleury et suis allée mener mon enquête auprès d’une cousine .

Joséphine Laure ne se maria jamais mais eut deux enfants naturels d’un certain Pierre Hyacinthe Acollas :

–       mon arrière grand-père Jules né en 1829

–       mon arrière grand-tante Lucie née en 1832 à Paris

Ce père naturel ne put jamais épouser Joséphine Laure ou reconnaître ses enfants car il était marié depuis 1818 à Sophie Alexandrine Legrand, veuve de Gabriel Nicolas Duclos, inspecteur à l’académie de musique. Il avait un beau-fils, Nicolas, né du premier mariage de  sa femme mais n’eut aucun enfants de son propre mariage.

Pierre Hyacinthe, à l’époque de la naissance de ses enfants,  était  constructeur dans les travaux des ponts et chaussées et demeurait quai de Silly. Il était le fils de Jean Acollas et de Perette Suzanne Fremy et le cadet d’une famille de trois enfants dont le père était charpentier.

L’épouse de Pierre Hyacinthe Acollas ne sembla pas avoir pris trop mal le fait que son mari ait un deuxième ménage puisque, paraît-il, elle recevait volontiers chez elle Jules et Lucie, les enfants de son mari.

Toujours est-il que ce père, Pierre Hyacinthe Acollas, s’occupa activement de l’éducation de sa progéniture et paya les frais de leur éducation, mais la révolution de 1848 provoqua sa ruine. Soucieux de l’avenir de ses enfants adultérins, il fit en 1849  une demande de bourse pour l’entrée de Jules à Saint -Cyr.

Cependant Joséphine Laure n’avait pas de santé. Grâce au  « Journal intime » d’Alfred Auguste Cuvillier-Fleury, son frère,  on peut se faire une idée de la fin de sa vie. Ainsi un de ses amis écrivait à Alfred Auguste  » elle  a pu ce jour (mi-juin 1840) boire un peu de lait « 

Quelques semaines après, ce même ami écrivait « aucun médecin  et aucune médecine ne trouvent grâce à ses yeux. Elle les essait puis les rejette »

Elle mourut le 22 septembre 1840 alors que Jules n’avait que 11 ans.

Sa fille Lucie sera à l’origine des « cousins Badolle » qui habitent Clermont-Ferrand. J’ai fait leur connaissance de façon inhabituelle : lors de mes recherches aux Archives Nationales et aux Archives de Paris, je rencontrais souvent un fantôme (en matière archivistique, c’est un papier que l’archiviste laisse dans les documents demandés par correspondance). Ce fantôme mentionnait le même nom de demandeur : M. Badolle habitant Clermont-Ferrand. Intriguée par tant de sollicitude pour ma famille, je finis par écrire à cette personne, Georges Badolle. Il venait malheureusement de décéder. Mais sa fille répondit à sa place et c’est ainsi que ma famille s’enrichit de nouveaux cousins  !

En effet,Lucie la soeur de Jules, épousa un monsieur Boucher qui eut une fille Juliette  née en 1889. Cette dernière épousa en 1908 Jacques Badolle. Ils eurent quatre enfants dont Georges qui était le monsieur qui cherchait des ancêtres aux Archives et à qui j’écrivis …

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Jules Cuvillier-Fleury

Jules Cuvillier-Fleury (1829-1919)

C’était le père de ma grand-mère. Il naquît le 2 Août 1829 à Paris au  5 rue des Batailles. Son acte de naissance porte la mention « de père inconnu ». Sa mère, Joséphine Laure Cuvillier-Fleury, était alors âgée de 29 ans.

Le 29 septembre 1840, il avait donc tout juste 11 ans lorsqu’il eut le malheur de perdre sa mère. Il fut alors pris en charge pour son éducation par Hyacinthe Acollas, son père naturel.

Après avoir été élève au collège Saint Louis, à 20 ans il s’engagea le 10 novembre 1849 comme soldat  dans l’armée (la 25è de ligne). Un an après il fut admis à Saint Cyr en tant que boursier.

Voici un extrait de la demande de bourse que Hyacinthe Acollas fit pour lui : « Le jeune Cuveiller-Fleury (sic) en perdant sa mère dont il est le fils naturel et unique est resté sans aucune autre ressource que les 400 F indiqués ci-contre. C’est M. Acollas qui a continué à subvenir au paiement de sa pension, à ses besoins comme au paiement de son trousseau à St Cyr, dépenses qu’il a fait avec désintéressement mais ayant lui-même subi de graves revers de fortune depuis 1848, il ne pourrait continuer, ce serait donc pour le candidat une bonne fortune que l’obtention de cette bourse, déjà il a montré qu’il en serait digne. »

En effet, Pierre Hyacinthe Acollas avait subi de graves revers de fortune ! La révolution de 1848 marqua la fin du règne de Louis-Philippe. La guerre civile avec ses barricades commencèrent le 22 février. La Bourse subit une chute vertigineuse, la rente à 5% passa de 116 F à 50 F, le 3% descendit de 73 F à 32 F. L’État fut en cessation de paiement des rentes. On se battait aux portes des caisses d’épargne. Les riches envoyaient leurs domestiques vendre leurs bijoux, leurs objets d’art. La foule stagnait des heures entières devant la Banque de France pour échanger des billets contre des pièces d’or. Une loi obligea les propriétaires qui d’ailleurs ne touchaient plus leurs loyers, à payer leurs contributions par avance avec une taxe exceptionnelles de 45%. On peut en effet comprendre ce que dit M. Acollas lorsqu’ il parle de revers de fortune !

Jules Cuvillier-Fleury obtint donc sa bourse à Saint-Cyr. Le 1er octobre 1852 il devint sous-lieutenant, puis lieutenant le 28 avril 1855. Six ans après on le retrouve en uniforme de capitaine.

De 1864 à 1870, il fit campagne en Afrique. En 1869, il était à Alger et demanda la main de Caroline Emilie LEGRIS qui était la fille d’un receveur des contributions. Il avait alors 40 ans. L’armée, comme c’était l’usage, fit alors un rapport sur la future épouse :« La future, dont le père … est d’une honorabilité parfaite,  est bien élevée et de mœurs irréprochables, la fortune de M. Legris consiste en titres solides au porteur et nominatifs dont il est à même de prouver la possession personnelle et qui lui permettent largement de constituer à sa fille la dot réglementaire de 24 000 Frs. »

On croit rêver …

Caroline Legris

Caroline Legris


Le 26 juillet 1870, il revint en métropole avec sa jeune épouse pour participer à la guerre contre les Allemands … dix jours après il fut blessé à la mâchoire, mais il continua à se battre. Il fut fait prisonnier à Sedan le 2 septembre 1870. Le 24 décembre de la même année, il reçut « en cadeau de Noël » …ma grand-mère qui avait choisi le réveillon et le siège de Paris pour faire son apparition.

Enfin libéré le 4 avril 1871, on peut penser qu’il allait enfin jouir des joies familiales quelque temps. Que nenni ! On lui donna  une petite quinzaine de jours pour vivre en famille, et il repartit  en Afrique pour un an !!!

Il fut promu chevalier de la Légion d’Honneur en août 1870 puis officier en 1881, ce qui lui permit d’avoir une pension annuelle de 500F…

Il eut encore quatre enfants : Maurice (1873), Henri Albert (1875), Robert (1878) et Jeanne en 1882 (c’est elle qui sera à l’originr de la famille Gerbaux par son mariage). Il avait une nombreuse famille et n’avait pas de gros revenus. Comme jadis son père naturel, il demanda une bourse pour l’entrée de son fils Maurice à Saint-Cyr. À force de volonté et de bonne gestion pécuniaire, tous ses enfants obtinrent un bon niveau d’études : Henri et Robert firent un doctorat de droit, ma grand-mère fut élève à Saint-Denis, tante Jeanne vraisemblablement aussi.

Maurice HenriRobert Jeanne2

Après avoir quitté l’armée, en 1872, Jules devint receveur des finances. On le retrouve percepteur à Montpellier en 1882, puis administrateur du sous-comptoir des entrepreneurs et de la compagnie d’assurance Le Patrimoine.

22 rue Gay-Lussac Paris 5e, domicile parisien des Cuvillier-Fleury

22 rue Gay-Lussac Paris 5e, domicile parisien des Cuvillier-Fleury

Dans sa vieillesse, il restait un homme fort robuste. D’un caractère heureux et tourné vers les autres, il entretenait avec ses collègues  du Patrimoine d’excellents rapports .

Cet homme courageux et joyeux mourut en son domicile 22 rue Gay-Lussac à Paris le 5 février 1919. Il était âgé de 90 ans ou presque, ce qui était un bel âge pour l’époque. Ce fut le duc de Levis-Mirepoix qui fit son éloge devant le conseil d’administration de la compagnie d’assurance du Patrimoine.

hommage jules

Hommage par le duc de Levis-Mirepoix

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Jean-Louis Cuvillier-Fleury, un destin exceptionnel

 

Jean-Louis Cuvillier-Fleury

Jean-Louis Cuvillier-Fleury (1774-1815)

Jean-Louis naquît le 6 août 1774 à Paris. Son père, qui était cordonnier, s’était déjà marié deux fois lorsqu’il épousa Elisabeth Saint-Rémy. De ses deux premiers mariages, cet émule de Barbe Bleue n’eut pas d’enfant. De son troisième mariage, il en aura trois, dont Jean-Louis.

Sa mère mourut alors que Jean-Louis n’avait que dix ans. Cela ne découragea pas son père qui se remaria alors pour la quatrième fois, avec Marie Angélique Bertaut qui lui donnera deux garçons.

Jean-Louis grandit donc au milieu d’une famille nombreuse : une sœur aînée, une sœur cadette et deux demi-frères. Nous ne savons rien sur son enfance et ses études, mais nous disposons d’un nombre important de documents sur sa vie d’adulte. Ils témoignent d’un parcours si étonnant qu’il pourrait permettre à Jean-Louis Cuvillier-Fleury de reprendre à son compte la réflexion de Napoléon : « Quel roman que ma vie » !

Jean-Louis, militaire

Nous sommes en juillet 1793. La terreur régnait sur Paris. Louis XVI venait d’être guillotiné, Marat assassiné dans sa baignoire, on décapitait à tour de bras et le couperet fonctionnait sans arrêt. Un décret décida la levée d’une armée de 300 000 hommes dans un Paris divisé en 48 sections révolutionnaires. Au milieu de cette tourmente, on retrouve Jean-Louis qui avait alors 19 ans et dont la sœur Elisabeth venait de se marier avec Simon Boyé. Jean-Louis s’enrôla dans la section de Popincourt. Il jura de défendre la patrie, les fidèles amis du peuple et de mourir à l’heure. Quel beau programme !

Huit jours après, on le retrouve volontaire au 1er bataillon de Paris : il partait pour l’armée des côtes de Cherbourg comme sergent-major de la compagnie et quartier-maître du bataillon. Son goût le portait vers les actions miliaires, mais sa hiérarchie le destina à des fonctions plus «administratives». En effet il fut requis par le général Sepher, commandant en chef de l’armée des Côtes de Cherboug, pour être employé au bureau de son état-major puis son secrétaire particulier. Il suivit ce général et marcha contre les « brigands de l’Ouest »…

Ce fût une drôle de guerre qui vaut la peine d’être racontée

Sepher, ancien Suisse de Saint-Eustache et tailleur de son état, était devenu général sans l’avoir vraiment désiré, selon son propre aveu. Il partit en campagne. Après être passé par Mantes, Evreux puis Lisieux, il entra dans Caen sans avoir eu à se battre.  Parti de Paris général de brigade, il arriva général en chef des armées de l’Ouest en cette bonne ville de Normandie, sans s’être battu. Les promotions étaient rapides en ce temps-là !

Jean-Louis accompagna le général Sepher dans cette valeureuse campagne, il fut à ses côtés au « bivouac » de Caen. Bien campé sur son cheval, Sepher était bel homme, hâbleur et faisait grande impression, surtout aux femmes. Il s’installa avec sa « suite », donc avec Jean-Louis, dans un bel hôtel particulier ayant appartenu à de Launay, intendant de la généralité de Caen. Il avait pour mission d’empêcher le débarquement des Anglais qui ne montrèrent pas même le bout de leur nez. Mais les brigands de l’Ouest devenaient menaçants… Sepher, qui n’avait aucune envie de se battre, s’arrangea pour ne pas les affronter, si bien qu’il  évita de peu une sanglante défaite. Cependant, en haut lieu, on prit conscience de son caractère si peu belliqueux et le Comité de Salut Public le destitua et le remplaça par Tilly.

Notre Jean-Louis se retrouva donc sous les ordres du général Tilly, ci-devant noble certes, mais homme de talent. Reconduit dans ses fonctions de secrétaire de l’état-major de l’armée des côtes de Cherbourg, Jean-Louis le suivit dans « toutes les affaires qui eurent lieu entre les armées de l’Ouest et celles des chouans et vendéens » et en particulier à la bataille du Mans .

Manque de chance, le général Tilly fut destitué comme ci-devant noble. Le général Vialle le remplaça et prit Jean-Louis comme secrétaire particulier.

Décidément Jean-Louis avait sur lui un mauvais sort puisque le général Vialle donna sa démission ! Le 8 mars 1795, il fut alors requis par le Comité de Salut Public « sans l’avoir demandé », disait-il,  pour être « employé au cabinet historique et topographique militaire »… Ce fut la chance de sa vie ou peut-être sa malchance … En effet, c’est là qu’il rencontra Louis Bonaparte, frère du futur empereur.

Mais « ses emplois ne lui donnaient pas le grade auquel il avait droit et selon ses propres termes,  il espérait « que le ministre réparera par cette grâce le tort que de nombreuses réquisitions lui avaient fait ». Il appuya sa demande en faisant état de « son zèle et de quelques connaissances, fruit d ‘une bonne éducation ».

Promu au grade de sous-lieutenant du régiment de chasseurs à cheval le 25 janvier 1796, il fut ensuite nommé lieutenant fin janvier 1797. Il avait 22 ans !

Huit jours  passèrent et le voici… aide de camp sous les « ordres immédiats » du général de division Clarke (le futur duc de Feltre) qui était directeur du cabinet topographique du directoire exécutif.

GénéralClarke

Général Clarke, duc de Feltre

Sa  carrière prit alors un tournant décisif.

Clarke fut envoyé en mission secrète à l’armée d’Italie pour surveiller Napoléon Bonaparte qui se lia d’amitié avec lui. Clarke fut rappelé par Paris et tout naturellement, il laissa son aide de camp (notre Jean-Louis) sur place pour lui rendre compte des faits et gestes de Bonaparte. Jean-Louis était donc au côté de Bonaparte en avril 1797, au moment de la signature des préliminaires de Leoben. Ce serait lui qui tendra la plume à Bonaparte, sur le tableau de Leithière Guillon (musée du château de Versailles).

Pendant cette période, il rencontra à nouveau Louis Bonaparte, chef d’Etat Major de son frère Napoléon Bonaparte. Au château de Montebello, où résidait la famille Bonaparte, ce n’était que fêtes et agapes mais Louis Bonaparte n’y trouvait aucun goût : « il préférait s’entretenir avec le sous-chef de topographie Cuvilliers (sic) »

Leoben

Le retour de Jean-Louis à la vie civile

Par une lettre du 29 juillet 1798, Jean-Louis demanda à être promu au grade de capitaine au 10e régiment des chasseurs à cheval. Il n’obtint pas satisfaction. Le 29 septembre de la même année, il offrit sa démission de lieutenant « pour s’occuper de ses parents septuagénaires », ce qui était un peu exagéré puisque son père n’avait que 64 ans.

Cependant il continua à travailler dans le cabinet de topographie et à suivre Napoléon dans certaines de ses batailles (comme l’écrit le roi de Hollande dans la demande de la Légion d’Honneur qu’il fit pour lui).

La période révolutionnaire terminée, les libertés des mœurs restaient. Son amie de coeur tomba enceinte. Elle s’appelait Suzanne Houdin. Il l’épousa le 10 ventôse de l’an VII (28 février 1799), à la mairie du 5e arrondissement de Paris.

. De ce mariage, il aura cinq enfants en 8 ans :

–       Joséphine Laure, née en juin 1799 (notre ancêtre) à Paris,

–       Victoire Odeïde  (sic) née le 17 novembre 1800 à Paris,

–       Alfred Auguste né le 18 mars 1802 à Paris,

–       Louis né le 30 mars 1803 et décédé le 3 décembre 1820

–       Louise Hortense née le 27 août 1807.

Louis Bonaparte

Louis Bonaparte

En 1800, on retrouve Jean-Louis chef du cabinet topographique du premier consul Napoléon Bonaparte. Il devint alors un véritable ami de Louis Bonaparte qui  » se promène chaque jour au bras d’un de ses familiers, Cuviller ou Mésangere » comme l’écrit Frédéric Masson dans son ouvrage  Napoléon et sa famille. Peu à peu ses liens avec Louis Bonaparte deviennaient plus étroits. Ils correspondaient beaucoup. Ainsi  après l’attentat de la rue Saint-Nicaise (24 décembre 1802), Boucheporne écrivit à Louis Bonaparte  » M. Fleury ne manquera de vous informer de toutes les circonstances qu’il connaît bien« 

Jean-Louis à la cour de Hollande

En 1806, avec l’autorisation de l’Empereur, il partit à La Haye avec Louis Bonaparte qui était devenu roi de Hollande par la volonté de son frère. Il était son premier secrétaire et  son ami intime. Il était très apprécié par le roi qui demanda pour lui à Napoléon la croix de la Légion d’Honneur « comme ayant servi longtemps S.M. l’Empereur. Il était à son service en Italie lors des premières campagnes, ensuite à Marengo et dernièrement à Austerlitz ». Apparemment cette demande ne fut pas honorée.

Palais Het Loo

Palais Het-Loo

Le roi Louis et toute sa cour s’installèrent au Palais Het-Loo. Jean-Louis multiplia les démarches pour que sa femme et ses enfants ainsi que ses domestiques puissent loger avec lui au palais. Mais sa fonction l’obligeait à suivre le roi dans tous ses déplacements. Ainsi en août 1806, on le trouve à Mayence, près de Wiesbaden où le roi prenait les eaux. En novembre de la même année, il obtint enfin satisfaction pour le logement de sa famille.

En 1807, il fut nommé premier conseiller, puis un décret le promulgua chancelier  avec un traitement trimestriel de 1000 florins auquel s’ajoutaient les 1500 florins d’indemnité. Il se plaçait ainsi parmi ceux  qui avaient les traitements les plus élevés.

Louis Bonaparte continua à témoigner de l’intérêt qu’il portait à son ami en devenant le parrain de sa fille, Louise-Hortense, qui naquît à Paris en août 1807. Emilie de Beauharnais fut sa marraine !

Mais la vie n’était pas drôle à la cour de Hollande parce que le caractère du roi Louis devenait de plus en plus étrange. Par exemple, le roi destitua de ses fonctions Sénégra,  le grand maître de Sa Maison, et chargea Cuvillier d’annoncer à son grand ami son malheur !

Des destitutions, il y en aura beaucoup et  bientôt pour lui aussi les choses se gâtèrent . A. Garnier écrivait à ce sujet : « le roi Louis, revenu à Utrecht  plus sombre maintenant qu’approche l’accouchement de la reine Hortense, semble douter du zèle de tous ceux qui le servent ; ceux qui lui sont le plus attachés évitent sa présence dans la crainte qu’en les apercevant, il ne lui prenne envie de les renvoyer ou de les changer de destination ». En effet, le roi reprit à Jean-Louis son poste de chancelier … pour le donner à un Hollandais. Néanmoins Jean-Louis resta son premier conseiller, avec le même traitement .

Tandis que peu à peu les Français qui travaillaient dans l’entourage immédiat du roi quittaient la cour et regagnaient la France, Jean-Louis lui resta fidèle malgré les perpétuelles brimades du souverain.

Les dernières années

Le roi Louis supportait de plus en plus mal les ingérences de Napoléon dans son gouvernement. Soudain il craqua et abdiqua le 1er juillet 1810. Puis il disparut. On peut imaginer l’inquiètude extrême de ses proches laissés loin de leur patrie dans une incertitude la plus complète. Ils apprirent plus tard, comme Napoléon qui s’inquiétait du sort de son frère, qu’il était parti s’exiler en Italie.

Jean-Louis Cuvillier-Fleury ne sortit pas indemne de ces péripéties. L’archi-chancelier Lebrun que l’empereur avait envoyé en Hollande lui signala alors  que Jean-Louis était à Utrecht pour y prendre les eaux. Un peu plus tard, Lebrun donna encore des précisions à l’empereur. « Le malheureux Fleury est encore à Utrecht avec une femme et six enfants, la tête perdue et sans grands moyens d’existence ». Labarre de Raillicourt le confirme en disant dans son ouvrage « Fleury (sic), son secrétaire et très ancien ami, est tellement brimé par ses sarcasmes qu’il en perd la raison et mourra de désespoir «

Mourut-il en 1810 comme le disait le duc d’Aumale dans la préface de sa Correspondance avec Cuvillier-Fleury et Jules Clarétie dans son discours de réception à l’Académie Française ?  A. Garnier affirme le contraire dans La cour de Hollande sous le règne de Louis Bonaparte.

C’est la deuxième version qui est la bonne, puisque j’ai retrouvé la preuve qu’il mourut le 7 février 1815 à Paris au numéro 3 de la rue de l’Echelle. Les obsèques se déroulèrent le lendemain à Saint Roch.

L’ex-roi Louis dut avoir des remords car il combla «  de bienfaits les enfants de Jean Louis quelques années plus tard », affirme Labarre de Raillicourt mais A. Garnier donne une autre version :« M. Cuvillier-Fleury est mort à Paris il y a quelques années, dans un état de démence, où il a vécu pendant quatre ans. Il fut le seul Français des officiers de la maison du roi auquel S.M. ne laissa aucune trace de bienfaisance. » Et un peu plus loin : « Le comte de Saint Leu, depuis qu’il est à Rome, demanda à Madame Fleury, restée veuve avec quatre enfants, de lui envoyer son fils aîné dont il était le parrain, montrant le désir de faire du bien au fils de son ancien ami. Le jeune homme, plein de mérite et de douceur, est allé à Rome, où jamais il n’a pu rester plus d’un an auprès du comte de Saint Leu, qui, sous de légers prétextes, l’a renvoyé à sa mère »…

Ainsi se termina bien tristement terminée la courte vie de Jean-Louis.  Fils de cordonnier, secrétaire d’un roi, chancelier d’un royaume, il devint fou de chagrin parce qu’un roi, frère d’empereur, faisait supporter à son entourage les méfaits d’un caractère instable, jaloux et morbide.

Suzanne Houdin se retrouva seule pour élever ses enfants. La maladie de Jean-Louis avait épuisé ses ressources. Un conseil de famille se tint huit jours après la triste fin de Jean-Louis pour désigner un subrogé tuteur. Il ne rassembla que des amis. Aucun membre de la famille, pourtant nombreuse, de Jean Louis n’était présent….

En 1820, elle habitait au 16 de la rue Bleue à Paris et c’est là qu’elle eut la grande douleur de perdre  son  très aimé fils Louis,  âgé de 18 ans seulement.

Mais c’était une femme courageuse et pragmatique. Malgré de très grosses difficultés financières, à force de volontarisme ou grâce aux relations qu’elle avait pu garder, elle arriva à élever ses enfants.

Le général Clarke joua de son influence afin d’obtenir une bourse pour Alfred-Auguste, son fils, et à le faire entrer au prestigieux collège Louis Le Grand

La  personnalité de cette femme hors-norme transparait dans des lettres destinées à Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury pendant que ce dernier, fiancée à Henriette Thouvenel, était à Alger avec le duc d’Aumale . On pouvait lire :

14 Avril 1840 : « Elle [Suzanne Houdin] m’a beaucoup interrogé sur votre future…  Elle a été ravie de tout ce que je lui disais sur ses habitudes simples et modestes.

8 Mai 1840 : «le bon sens la domine bien plus que l’imagination ; elle a dans l’esprit un tour net et positif […] qu’elle applique dans toutes les choses de la vie […]. Elle ne voyait votre mariage que comme une affaire […]. Il lui a paru tout de  suite qu’un amour vierge était incapable de s’occuper d’un contrat. Et alors, qui réglera les affaires, qui débattra les intérêts réciproques, qui sondera la fortune de la famille»

6 Juin 1840 : « Elle me parle dot et trousseau, je lui réponds amour et sympathie. ».

C’était sans doute une femme de tête, attachée à ses enfants certes, mais aussi aux biens de ce monde.

Elle mourut le 28 janvier 1846 au 17 de la rue Motholon à Paris. Elle fut enterrée le 28 janvier au cimetière nord de Montmartre.

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Préambule

Lorsque j’ai décidé, il y a 10 ans, de m’attaquer à la généalogie des CUVILLIER-FLEURY, je ne m’attendais pas aux surprises que j’ai eues ni à la ténacité avec laquelle j’ai poursuivi mes recherches.

Au départ, j’avais un dossier presque vierge (seulement l’acte de naissance de ma grand-mère, trois ou quatre faire-part de décès et mes souvenirs).

Sachant que Jules Cuvillier-Fleury, notre arrière-grand-père, était militaire, une visite au SHAT (Service Historique des Armées de Terre) s’imposait. Un accueil très sympathique et une méthode d’archivage très efficace contribua fort heureusement à faire  avancer mes recherches. Et c’est là que j’ai découvert ce qu’on nous avait caché si soigneusement et que je vous dévoilerai dans le chapitre consacré à Laure Cuvillier-Fleury..

Voulant aller au-delà du constat brut et reconstituer l’histoire de cette famille, je suis devenue une fidèle des Archives de Paris afin de découvrir l’état civil des uns et des autres et les lieux où ils vivaient. J’ai aussi fait un grand plongeon dans l’antre des Archives Nationales (je n’ai d’ailleurs pas encore refait surface puisque leurs ressources sont inépuisables). Enfin, j’ai pris le risque d’un séjour prolongé à la Bibliothèque Nationale malgré ses éternelles grèves «sans préavis ».

Le goût de la recherche archivistique s’est tant déployé chez moi à l’occasion de généalogie familiale que j’ai continué par une recherche sur l’histoire des immeubles de la rue de Seine (voir mon site : rue-de-seine.com)

 À mon avis, le personnage central de la famille Cvillier-Fleury n’est pas le très fameux Alfred Auguste Cuvillier-Fleury, qui d’ailleurs n’était que le frère de notre ancêtre Joséphine Laure Cuvillier-Fleury, même si ma grand-mère ne parlait que de lui  parce qu’il fut une personne très connue et  qu’il était pour elle le grand-père qu’elle n’a jamais eu. La personnalité passionnante de cette histoire familiale est Jean Louis Cuvillier-Fleury (l’arrière grand-père de ma grand-mère) .

Sa vie est extraordinaire et son histoire est étroitement liée à celle des Bonaparte. En lisant beaucoup d’ouvrages sur Napoléon et surtout sur Louis Bonaparte et Hortense de Beauharnais, j’ai pu reconstituer ce parcours hors du commun, favorisé par la période troublée qu’il a vécue.

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Clémentine Cuvillier-Fleury

Clémentine Cuvillier-Fleury (1870-1956)

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Clémentine est notre grand-mère. Elle est née le 24 décembre 1870 pendant le siège de Paris. Elle se prénommait Marguerite, Marie, Laure, dite Clémentine, ce qui est compliqué vous l’avouerez. Mais ma grand-mère tenait beaucoup à ce « dite Clémentine » à cause de Clémentine Cuvillier-Fleury, la fille de son grand-oncle, Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury qui joua un rôle de grand-père dans sa vie.

Fille de Jules Cuvillier-Fleury et de Caroline Legris, elle est l’aînée d’une famille de cinq enfants dont les trois garçons sont  morts sans postérité.

Sa petite sœur, Jeanne, épousa Léon Gerbaux, médecin des armées. Il eût lui-même cinq enfants, dont Henri, parrain de ma mère, est mort d’un accident de voiture à Auxerre en allant chercher des huîtres pour le repas de Noël. Il était juge. Un autre de ses fils était Alain Gerbaux, qui fut cardiologue et aida beaucoup notre mère qui était cardiaque. Une autre fille était Elizabeth que j’adorais : elle travaillais et gagnait sa vie au grand dam de la famille bourgeoise dont nous faisions partie . Lorsque j’étais petite, elle m’impressionnait et faisait l’objet de mon admiration.  Je me suis toujours promis que je ferai comme elle, voeux que j’ai accompli malgré les réticences de ma famille .

Clémentine fut dès son enfance élève au pensionnat de la Légion d’honneur de Saint-Denis  où elle se fit beaucoup d’amies mais n’y fut pas heureuse. C’est en tout cas ce qu’elle me disait. Elle gardait précieusement ses cahiers de géographie, admirablement écrits et illustrés de magnifiques cartes qu’elle m’a bien souvent montrées.  Son uniforme était gris, me racontait-elle, avec une ceinture dont la couleur variait selon les mérites. Elle me disait aussi combien la discipline était sévère et les habitudes strictes.

Est-ce dans ce pensionnat qu’elle apprit le piano et la peinture ? Sans doute.  Je garde un souvenir inoubliable des rudiments de solfège qu’elle m’a enseignés sur le piano de son salon. Quant à ses dons pour la peinture, rappelons que chacun de nous, ses petits-enfants, possédons des tableaux et miniatures auxquels nous tenons beaucoup. Ma sœur Odette a hérité ce don pour la peinture. Elle nous donne parfois de très belles productions, aussi bien de miniatures que de pastels ou aquarelles .

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Extrait du cahier de géographie

La famille de ma grand-mère habitait 22 rue Gay-Lussac. Elle me racontait qu’un de ses frères (Maurice ?) s’installait sur le balcon et interpellait les belles demoiselles, geste qui terrorisait mon aïeule à cause de son père qu’elle semblait beaucoup craindre.

Lorsqu’elle sortit de son pensionnat, ses parents décidèrent qu’elle «veillerait sur leur vieillesse», ce qui voulait tout simplement dire qu’elle ne se marierait pas. Mais leurs vœux ne furent pas PHMONMERexaucés puisqu’à 35 ans, le 25 juillet 1905, Clémentine épousa Arthur MONMERQUÉ qui était veuf et père d’une fille de 13 ans environ (notre chère tante Anne) et de 15 ans plus âgé que Clémentine. Ancien élève de  Polytechnique, Arthur avait ensuite fait l’école des Ponts et Chaussées et fit une brillante carrière (bientôt sera publié sur internet l’histoire de la famille Monmerqué) . J’ai pu savoir qu’Alfred Auguste Cuvillier-Fleury et Louis Jean Nicolas Monmerqué (le grand-père d’Arthur) se connaissaient et s’appréciaient… Sont-ils à l’origine de cette union, on ne peut l’affirmer. Dans leur contrat de mariage,  on peut lire qu’elle apportait en dot  50 000F,  montant d’une avance consentie par « une personne bien connue des parties « .

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Odette Monmerqué

Onze mois après son mariage, elle donne naissance à une fille, Odette qui mourut à l’âge de 6 ans, en 1912, lors d’une épidémie de typhoïde. Ma grand-mère ne s’est jamais consolée de cette perte et dans son appartement du 19 rue Decamps où nous allions Odette et moi déjeuner toutes les semaines, elle nous emmenait dans la salle de bain voir la baignoire « où sa fille Odette avait sucé une éponge qui lui donna la typhoïde ». Effrayée par cette sorte de symbolique,  je ne supporte plus les éponges …

En juillet 1915, ma mère naît. Son père avait donc avait donc 60 ans et sa mère 45 ans.

Après cette date, il y a un trou immense. Qu’a fait Clémentine ? Comment a-t-elle vécu ? Je sais seulement qu’elle avait son jour de réception comme c’était l’usage dans les « bonnes » familles autrefois.

Je la retrouve dans mes jeunes années : elle était toujours vêtue de noir avec des jupes très longues et portait « un soutien-glotte ». Elle était plutôt petite, sourde mais, Dieu merci, pas aveugle : jusqu’à la fin de sa vie, elle emmenait partout son matériel pour peindre ses miniatures.

Elle nous invitait à déjeuner chez elle, ma sœur aînée et moi, tous les jeudis (nous faisions nos études au Cours Victor Hugo, très proche de la rue Decamps dans laquelle elle habitait au n°19). Je me rappelle des moments d’intimité où elle nous racontait sa vie au pensionnat de la Légion d’Honneur et nous montrait ses cahiers de classe qui furent un modèle idéal que je n’ai jamais atteint.

La famille au grand complet venait aussi chez elle déjeuner tous les dimanches. Ces repas n’étaient pas toujours très sereins puisque je la vois encore jeter un plat à la figure de mon père devenu blanc comme un linge pour une raison inconnue.

Elle s’était fâchée avec « le grand méchant Mimi », le mari de sa belle-fille, Anne Desplanques-Bridault. C’est ainsi que Tante Anne, qui adorait ma mère (et c’était réciproque), venait nous voir sans l’accord de son mari. L’événement était rare, mais alors c’était une vraie fête !

Ma grand-mère avait deux « bonnes », Eulalie (la femme de chambre) et Augustine (la cuisinière). Habillées de robes longues et grises, elles régnaient en maître l’une sur l’office et la cuisine et l’autre sur la lingerie et l’argenterie. Augustine était si petite qu’il lui fallait se jucher sur un tabouret pour faire la vaisselle. Ma grand-mère surveillait de très près « sa domesticité ». A ce propos je me rappelle deux anecdotes :

Un jour que ma grand-mère avait attaqué Augustine sur une trop grosse dépense, mon frère Hugues monta debout sur la table de la cuisine. Furieux, il brandit un doigt vengeur en lui disant »  Tu ne dois pas attaquer Augustine, elle est gentille »

A la fin des repas rituels du dimanche, ma grand-mère sortait du plus profond de ses jupes les clés du placard qui contenait le café … et la chicorée. Eulalie lui présentait alors une cuillère et deux assiettes : dans l’une elle mettait la dose de café destinée à mes parents et elle et dans l’autre la chicorée … attribuée à Eulalie et Augustine !

Ma grand-mère était avare pour les petites choses mais très généreuse pour les grandes. Elle a ainsi financé l’achat de la villa de Deauville, les travaux de la maison de Tournan, le pensionnat d’Hugues mon frère et l’employée de maison de ma mère qui était handicapée par sa maladie de cœur. Par contre, je n’ai aucun souvenir de cadeaux de sa part, aussi bien pour Noël que pour les anniversaires. Mais je me rappelle mes promenades avec elle  pendant lesquelles, avec une patience infinie, elle m’expliquait tel ou tel mot de vocabulaire ou me racontait sa vie de jeune fille. C’était là le plus beau cadeau qu’elle pouvait me faire et c’est ainsi que j’ai appris à l’aimer.

Elle est décédée en son domicile, 19 rue Decamps à Paris, le 3 Décembre 1956 à la suite d’une mauvaise grippe.

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